La jeune fille kidnappée a prévenu la police à trois reprises. Mais elle a été tuée avant que les forces de l’ordre n’interviennent, le lendemain matin.
Mercredi 24 juillet, 9 h 30, village de Dobrosloveni situé au sud de la Roumanie. Alexandra, 15 ans, fait de l’autostop pour se rendre dans la ville de Caracal, à 8 kilomètres de chez elle. Un voyage dont elle ne reviendra pas. Gheorghe Dinca, un mécanicien de 65 ans, lui propose de monter dans sa voiture. Alexandra ne sait pas que derrière ses yeux bleus se cache un sadique. Quelques minutes plus tard, il arrête sa voiture au milieu des champs, frappe la petite fille, la ligote et l’emmène chez lui. Il habite une maison perdue au fin fond d’une cour de 3 000 mètres carrés qui fait penser à un décor de film d’horreur. Il se remet à la frapper et la viole à plusieurs reprises.
Quelques heures plus tard, ses parents déposent une plainte à la police pour disparition de mineure. Mais la police ne bouge pas. Selon le père, les policiers lui ont dit que si sa fille avait fait une fugue avec son copain il paierait le coût de l’enquête. Le jeudi matin 25 juillet, Alexandra profite d’un moment d’inattention de son bourreau, récupère son portable et appelle le 112. Trois fois. Elle raconte son histoire aux policiers qui ne semblent pas pressés d’agir. « Il arrive, il arrive », s’écrie-t-elle avant que la communication ne s’interrompe. La police locale décide d’envoyer une équipe pour localiser l’endroit décrit par la jeune fille.
Une autre jeune fille tuée
Quelques heures plus tard, la voiture de police se gare à proximité de la maison du tueur qui a été localisée et les policiers attendent l’ordre d’intervenir. Il fait déjà nuit et le feu vert des responsables n’arrive que le vendredi matin 26 juillet. Pendant que les policiers attendaient, Gheorghe Dinca découpait le corps inanimé de la petite Alexandra, mettait ses os dans l’acide et brûlait sa chair afin d’effacer les traces de son crime. Il savait y faire, car il avait kidnappé une autre fille en avril dernier, l’avait séquestrée et violée chez lui pendant trois mois avant de s’en débarrasser de la même façon.
Ce n’est que vendredi matin 26 juillet, lorsqu’ils prennent d’assaut la maison du criminel, que les policiers réalisent l’ampleur de la tragédie dont ils se sont rendus complices par leur inaction. L’enquête a révélé des actes de nature à heurter le public et les communiqués à ce sujet sont retenus. Plusieurs têtes sont tombées : la direction de la police locale, les chefs de la police nationale et du service des télécommunications qui gère les appels d’urgence.
Mais les Roumains en colère ne veulent pas en rester là. Le week-end dernier, des milliers de manifestants ont protesté à Bucarest et dans plusieurs villes du pays pour demander la démission du gouvernement. « La corruption tue, ce n’est pas une métaphore, s’insurge Catalin Badea venu allumer une bougie en mémoire d’Alexandra devant le siège du ministère de l’Intérieur dimanche 28 juillet. Quand on est dirigé par une bande de corrompus qui veulent supprimer la justice pour sauver leur peau, le crime se banalise. Quand on met à la porte des gens compétents et qu’on embauche à leur place les copains qui sont inscrits au Parti ou leurs frères, sœurs, cousins et neveux, le résultat est que tous les idiots du village peuvent devenir policiers ou ministres. Ça non plus ce n’est pas une métaphore. »
L’échiquier politique secoué
Les manifestations antigouvernementales risquent de faire tache d’huile et le meurtre d’Alexandra secoue aussi l’échiquier politique. Le principal objectif du gouvernement social-démocrate qui gouverne la Roumanie depuis 2016 a été de limiter le pouvoir des procureurs pour sauver Liviu Dragnea, l’ancien chef du Parti social-démocrate (PSD). Ces dernières années les procureurs ont envoyé derrière les barreaux des centaines de députés, sénateurs, ministres, maires et autres personnages politiques. Cette opération « Mains propres » est remontée jusqu’à la tête du Parti au gouvernement qui a tout essayé pour couper les ailes de la justice.
Mais les procureurs ont gagné, et le 28 mai Liviu Dragnea a été condamné à trois ans et demi de prison ferme. Néanmoins, le gouvernement a poursuivi son offensive contre la justice et limité le pouvoir des magistrats. L’affaire Alexandra est la suite de ce conflit entre un gouvernement qui veut protéger ses acolytes et les institutions policières et judiciaires qui sont affaiblies par le nouveau cadre législatif.
À la suite des manifestations qui embrasent la Roumanie depuis le week-end dernier, le président libéral Klaus Iohannis, dans l’opposition, est sorti de sa réserve. « Le gouvernement est l’auteur moral de cette tragédie, a-t-il déclaré dimanche 28 juillet. Ces gens ont massacré les lois pénales. Si le gouvernement ne renonce pas à modifier les lois pénales, je vais constituer une nouvelle majorité à la première occasion. Nous avons besoin d’un gouvernement capable de renforcer les institutions de l’État et d’assurer aux Roumains la défense dont bénéficie chaque citoyen européen. » La bataille qu’a menée Alexandra pour sa vie a échoué, mais la bataille politique ne fait que commencer.