Le 21 octobre, à une semaine de l’élection du successeur d’El Omari à la tête de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, le bureau régional du PJD se fendait d’un communiqué pour dénoncer « des tentatives de tahakoum visant à constituer des alliances et une majorité » au conseil régional. Le 28 octobre, à la surprise générale, le candidat du PJD s’est retiré in extremis de la course à l’élection, laissant la voie libre à Fatima El Hassani, élue ainsi à l’unanimité.
Une décision d’autant plus surprenante que le parti de la lampe a scellé une alliance avec son ennemi politique pour rejoindre les rangs de la majorité. C’est une première au niveau régional. La hache de guerre est-elle enterrée entre les deux adversaires à couteaux tirés depuis 2008 ? Considéré il y a peu comme une ligne rouge, ce rapprochement est aujourd’hui assumé par le PAM comme par le PJD. Exit onze années de rivalités ! Désormais, les dirigeants des deux partis n’excluent pas des alliances moins locales.
« Si nous avions des alliances avec le PJD au niveau des communes, c’est une première, en effet, au niveau d’une région. J’ai moi-même contribué, auprès des instances régionales du parti, à la gestion de l’élection à la présidence d’une femme de qualité avec des valeurs morales et des compétences certaines, entourée d’un bureau censé donner de bons résultats’’, confirme Fatima Zahra Mansouri, qui justifie ce rapprochement par l’idée « de mettre en place un bureau qui puisse être le plus efficace possible avec les meilleures compétences qui soient ».
Est-ce à dire que la guerre contre le parti islamiste appartient désormais au passé, Ilyas El Omari ayant quitté le navire ? « On est un parti d’opposition, on n’est pas au gouvernement. Oui, il y a des divergences avec le PJD, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Mais, personnellement, je n’ai jamais perçu le PAM comme un projet qui est né en opposition à qui que ce soit. C’était la ligne de conduite de certains dirigeants à un moment donné, notamment Ilyas El Omari. Cela n’a jamais été ma perception des choses », affirme la présidente du Conseil national du PAM.
Et de renvoyer la balle au parti d’El Othmani : « Ce n’est pas tant le PAM qui a changé. C’est possible que ce soit le PJD qui a revu ses positions », dit-elle. Une alliance au gouvernement est-elle alors possible ? Il ne s’agit pas, en tout cas, d’une ligne rouge. « On n’en est pas encore là. Il y a des débats économiques, sociaux et idéologiques aussi qui font qu’il y a des oppositions entre nous et le PJD, souligne-t-elle. Mais on va bientôt rentrer dans un processus de campagne électorale, on verra en fonction des programmes de chacun. Aujourd’hui, le PAM est plus préoccupé par ses problèmes internes. »
« Il faut arriver avec un projet intelligent, c’est l’essentiel. Il n’y a pas de ligne rouge en ce qui me concerne dès lors qu’on est face à des gens de bonne foi et avec un programme et une vision claire. Ce qui a manqué jusqu’ici au champ politique, c’est justement la clarté et surtout la cohérence », estime Fatima Zahra Mansouri. En clair, tout est possible.
Même son de cloche du côté de le numéro 2 du PJD, Slimane El Omrani. « On a déjà fait des alliances avec le PAM en 2015 dans des communes. Pourquoi cette première alliance dans une région ? A la demande du PAM, nous avons répondu positivement, car il s’agit d’une alliance locale et non politique. Notre but est de faire avancer la région. En quatre ans, le bilan est presque nul. Il faut rattraper le retard, pour le bien de la région en premier », explique-t-il.
N’était-ce pas une ligne rouge pour ce parti qui dénonçait à tout bout de champ le « tahakoum », incarné à ses yeux par le tracteur ? « Dans notre discours, il nous arrivait de le dire mais nous n’avons jamais vraiment eu de ligne rouge. En 2009, après les élections communales, nous avions décidé de nous allier au PAM à Marrakech et c’est le PAM qui avait refusé. Aujourd’hui, dans la région de Marrakech, nous sommes dans l’opposition, mais, en réalité, nous sommes dans la gestion comme si on était dans la majorité », illustre le porte-parole du PJD, précisant qu’ « au niveau local, tout est possible, aujourd’hui comme à l’avenir ».
Comme Fatima Zahra Mansouri, Slimane El Omrani ne veut pas insulter l’avenir. « Toute décision est dictée par un contexte. La naissance du PAM et son discours faisaient qu’on devait réagir en conséquence. Dans la politique, il n’y a pas de choix arrêté. Toutes les expériences démocratiques dans le monde le prouvent ».
Y a-t-il d’autres raisons à ce rapprochement inattendu ? Beaucoup d’observateurs en sont convaincus. « Le vrai concurrent pour le PJD n’est plus le PAM mais le RNI. Et le PAM se sent aussi menacé par le RNI, qui chasse sur ses terrains. Cela leur fait un adversaire commun », estime Abderrahim El Allam, professeur de sciences politiques à l’université Cadi Ayyad et spécialiste du PJD. Pour le politologue, « étant donné que le PAM s’est considérablement affaibli et que le PJD n’entre pas en concurrence avec des partis faibles, le RNI reste le véritable adversaire pour les prochaines élections ».
Un mariage de raison, selon lui, qui peut s’étendre aux prochaines législatives. « Si cette alliance a lieu à Tanger, elle peut avoir lieu à Marrakech ou ailleurs. C’est une compétition pour les prochaines élections ».
Interrogé sur cette thèse, Slimane El Omrani a cette réponse sibylline : « Ces lectures existent, oui. Tout est possible. Le RNI fait partie aujourd’hui de la coalition gouvernementale et il y a une charte de la majorité qui nous lie. Le PAM, lui, est dans l’opposition. En 2021, ce sera autre chose. Tout est possible. Rien n’est définitif. Pour le reste, il s’agit d’analyses qui peuvent être fondées totalement ou partiellement ».