Général

Mouvement d’Ifni-Aït Baâmrane 2005-2009 : le moment historique charnière dans le passage de la protestation, de l’homme dirigeant les outils de mobilisation, à l’intelligence artificielle dirigeant l’homme à l’ère numérique !

Résumé :
Cet article soutient que le mouvement d’Ifni-Aït Baâmrane constitue le « point d’inflexion algorithmique » dans l’histoire de la protestation marocaine. À travers une approche historico-technique interdisciplinaire, nous suivons l’évolution des outils de contestation : du texte caché dans les sociétés agraires, au cadrage médiatique centralisé, jusqu’au numérique embryonnaire avec Ifni, puis à l’algorithmique d’assistance lors du Printemps arabe, et enfin à l’algorithmique de pilotage avec le mouvement du Rif et la génération Z. Nous concluons qu’Ifni est le dernier cas où l’homme a réussi à diriger la machine, avant que la relation ne s’inverse définitivement.

Introduction : Pourquoi Ifni ?

Le débat académique sur la protestation numérique au Maroc et dans le monde arabe commence souvent en 2011. Cela crée l’impression fallacieuse que la « numérisation » a inventé la contestation. Or, le mouvement de Sidi Ifni-Aït Baâmrane 2005-2009 a mobilisé les salons de discussion, Paltalk, les sites web et les pages Facebook naissantes, en les reliant directement à la couverture d’Al Jazeera, France 24 et Télé 24, ainsi que les grandes chaînes de télévision et les médias internationaux, qu’ils soient écrits, radiophoniques ou audiovisuels .

Cet article replace Ifni à sa juste place : comme un cas de transition, ou un « prototype », de ce qui deviendra plus tard un cadrage algorithmique complet. La question centrale est : à quel moment la relation est-elle passée de « l’homme dirige la machine » à « la machine dirige l’homme » ?

Nous adoptons une approche historico-technique, en nous appuyant sur l’anthropologie politique, la sociologie des mouvements sociaux, la psychologie sociale, l’économie politique des plateformes, ainsi que les études sur l’intelligence artificielle et la société.

Cadre théorique : la protestation comme phénomène socio-technique

La protestation n’est pas un simple acte politique, c’est un système de communication. Chaque changement dans la technologie de communication reconfigure trois variables :

Qui détient l’outil de diffusion : la tribu, le parti, l’État, la plateforme ?
Qui décide de la diffusion : le militant, le rédacteur, l’algorithme ?
La vitesse et le coût de l’internationalisation : de plusieurs semaines à quelques secondes.

Nous proposons ici le concept de « bascule algorithmique » — Algorithmic Inflection Point : le moment où l’algorithme devient un acteur politique autonome, et non plus un simple outil neutre.

Première phase : les sociétés agraires et féodales – le texte caché et les armes des faibles

En l’absence de tribunes publiques, les groupes dominés ont développé des formes indirectes de résistance. L’anthropologue James C. Scott, dans Weapons of the Weak (1985) et Domination and the Arts of Resistance (1990), a montré que les paysans, les esclaves et les ouvriers ne peuvent affronter directement le pouvoir. Ils créent alors un « texte caché » prononcé à l’abri des oreilles du dominant.

A. La poésie orale et le chant comme espace de résistance
En Éthiopie, les paysans du Hararge utilisaient chants et complaintes pour dénoncer les propriétaires terriens.
En Galice, la technique de la regueifa constitue un « acte linguistique collectif » liant la réappropriation d’une langue marginalisée à la résistance politique.
Dans les contextes afro-américains et autochtones, les chants spirituels portaient des messages de résistance codés.

B. Le folklore et les contes comme dérision du pouvoir
L’étude du folklore bhoutanais montre que les contes populaires étaient un moyen pour les « petites gens » d’exprimer leur mécontentement et de railler les élites. Il ne s’agit pas de passivité, mais d’une résistance quotidienne, d’une infra-politique.

C. Le rituel et le corps comme plateforme
Les saisons, les pèlerinages, la grève de la faim, le sit-in dans la mosquée, exploitaient la légitimité religieuse pour se rassembler. Lorsque toutes les tribunes sont fermées, le corps devient le message.

À suivre……

Par Mohamed Elouahdani (Chroniqueur)
Chercheur académique en sciences des méthodes critiques, des théories de la communication et de l’analyse du discours.
Université Mohammed V de Rabat.

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