Général

Chronique des Embruns et des Âmes : Méditation sur l’œuvre de Zinba Ahmed Laajaj

​Sidi Ifni possède ce don séculaire d’enfanter des voix qui savent capter le murmure de ses brumes et la géométrie tourmentée de ses reliefs. En gravant ses Mémoires d’une Prof de Français, Zinba Ahmed Laajaj ne livre pas un simple journal d’estrade ou une chronique de craie et de silence. Elle érige un théâtre de la condition humaine, transfigurant le microcosme de la classe en un miroir où s’agite le monde, entre ferveur identitaire et comédie des jours.

​L’œuvre frappe d’emblée par une étonnante plasticité, un art consommé du contrepoint et du grand écart. Feuilleter son sommaire, c’est accepter de naviguer sur une mer de contrastes violents et magnifiques. L’autrice y tisse un canevas de clair-obscur où la gravité la plus nue — l’ombre froide du suicide, les déchirures du divorce, le face-à-face pétrifiant avec la mort — côtoie sans crier gare la truculence d’une comédie de mœurs presque picaresque. La tragédie s’y drape de dérision, et le quotidien y trouve sa noblesse.
​Le joyau de cette fresque réside, à n’en pas douter, dans l’irrésistible et mythique saga du « Tagine Amazigh Volatisé ». Ce qui ne s’annonçait que comme une espièglerie de lycéens affamés s’élève, sous le scalpel d’une ironie mordante, au rang d’allégorie anthropologique. Autour de la disparition de ce plat de chevreau — apprêté pour célébrer la reconnaissance enfin consacrée de la culture et de la langue amazighes —, l’autrice croque les névroses d’une époque. La paranoïa tatillonne des institutions, le poison de la suspicion et les dérisoires jeux d’autorité s’y dissolvent dans le jus d’une farce savoureuse, révélant les fêlures et les vanités de notre corps social.
​Mais le miracle secret de ce récit tient à son alchimie verbale. Bien que coulée dans le bronze de la langue de Molière, la prose de Zinba Ahmed Laajaj palpite, en sourdine, du sang de sa terre natale. Le français s’y laisse infuser par le substrat linguistique autochtone ; les expressions locales s’y marient à une syntaxe d’une élégance rare, conférant au texte une musicalité hybride, un chant à la fois noble et charnel. En filigrane, l’anecdote scolaire s’efface pour laisser s’épancher la grande mémoire du Sud, convoquant l’ombre des figures berbères et les récits immémoriaux soufflés par les anciens.
​Salaruer le courage, la lucidité et la sensibilité frémissante de Zinba Ahmed Laajaj devient alors un devoir de gratitude. Elle offre à notre patrimoine littéraire régional un jalon essentiel, un morceau de bravoure à la fois piquant et profondément humaniste. Une œuvre qui exhale le parfum d’Ifni et fait vibrer la fierté de notre sol commun. On attend la suite comme on guette le retour de la marée.

Par :Abdelkarim Ghailane /Chroniqueur

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *