Reportages

Au Liban, les jeunes rêvent de dégagisme

Depuis une semaine, il règne un parfum de révolution au Liban, où l’ensemble de la classe politique héritée de la guerre civile est massivement rejetée.

Ce jeudi, il est presque 14 heures, et le Liban s’est arrêté de respirer. Collés aux écrans de télévision, tous les Libanais ont le regard tourné vers Michel Aoun, le président de la République, qui pour la première fois en sept jours de contestation prend la parole. « Ce n’est pas dans la rue qu’on peut changer le système politique », a dit en substance le chef de l’État, estimant que « le dialogue est la meilleure façon de sauver le pays ». Sa parole est tombée dans l’oreille d’un sourd. Presque aussitôt, des milliers de Libanais ont repris le chemin de la place des Martyrs, au cœur du centre-ville de Beyrouth, pour crier leur colère.

« Le président essaie de gagner du temps, mais il ne propose rien. Il se dit prêt à négocier avec nous, mais il n’a toujours pas compris que c’était déjà trop tard », enrage Racha, une Libanaise de 30 ans, un mégaphone à la main. Juchés sur des camions, des chababs, des jeunes hommes des quartiers populaires, hurlent des slogans sous le ciel gris et lourd de Beyrouth. « Voleurs, voleurs, tous les députés sont des voleurs ! » La foule répond en écho, agitant une nuée de drapeaux libanais à l’emblème du Cèdre. « Tous, tous, sans exception. » Un peu plus loin, des familles entonnent l’hymne national ou des chansons de Fayrouz, diffusées par des haut-parleurs, au milieu des vendeurs de narguilé ou de jus de grenade. Entre deux chants, le même slogan revient en boucle, comme un grondement de tonnerre : « révolution, révolution ».

C’est l’annonce par le gouvernement le jeudi 17 octobre de nouvelles taxes sur le tabac, l’essence, et surtout sur les services gratuits de la messagerie WhatsApp, qui a mis le feu aux poudres. Beyrouth s’est enflammée d’un coup. Dans le centre-ville de la capitale, des barricades ont été érigées, des vitrines fracassées, des panneaux publicitaires incendiés. Acculé, le gouvernement a, depuis, fait machine arrière, annulé tous les impôts, et annoncé un plan de réformes prévoyant notamment des taxes sur les bénéfices des banques, et une réduction de 50 % du salaire du président, des ministres et des députés. Malgré ces mesures, la contestation ne faiblit pas.

En période de grave crise économique, les frustrations se sont retournées contre la classe politique confessionnelle, au pouvoir depuis près de 30 ans. « On peut à peine boucler nos fins de mois, et notre classe politique roule sur l’or depuis des décennies. Tout le monde sait qu’ils sont corrompus, et pourtant ils ne rendent jamais de comptes », dénonce Hala, une institutrice de 24 ans. Toute l’élite politique est ciblée, qu’il s’agisse du Premier ministre Saad Hariri, du leader druze Walid Joumblatt, de Nabih Berri, l’inamovible président du Parlement, ou de Gebran Bassil, le populiste ministre des Affaires étrangères et gendre du président Michel Aoun. Depuis la fin de la guerre civile en 1990, ce sont les mêmes élites confessionnelles qui gouvernent le pays. « La classe politique formée d’anciens chefs de clans ou de milices s’est mise d’accord pour partager le pouvoir et les ressources de l’État depuis la fin de la guerre, sans jamais prioriser la question sociale », explique Jamil Mouawad, enseignant chercheur en sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth. « Les leaders confessionnels ont acheté notre allégeance, en nous disant qu’ils allaient nous protéger des autres communautés religieuses. Ils nous ont montés les uns contre les autres, alors qu’en coulisse, ils étaient complices pour faire des affaires ensemble, dénonce Charbel, un architecte d’intérieur. Ici, personne ne mentionne sa religion chrétienne ou musulmane, nous sommes tous Libanais, et nous voulons simplement vivre dignement. »

Le spectre de la violence

Au pied de la statue en bronze des Martyrs criblée de balles, qui symbolise l’indépendance du Liban, des dizaines de jeunes ont installé des tentes, prêts à camper jusqu’à la démission du gouvernement. Jad, un médecin de 27 ans, a décidé de passer la nuit au centre-ville, avec sa copine. « Les politiciens ont tout fait pour nous rendre dépendants d’eux en mettant en place un système clientéliste, mais ça ne suffit plus aujourd’hui. Nous sommes étouffés économiquement », assène le jeune homme, dont l’un des cousins est un député du Hezbollah. « Les réseaux clientélistes ont été affectés par la crise économique », confirme Jamil Mouawad. Saad Hariri, le Premier ministre, a par exemple été ruiné par la faillite de Saudi Oger, un groupe de BTP qu’il dirigeait en Arabie saoudite. Quant au Hezbollah, les financements de son parrain iranien, essoré par les sanctions américaines, n’ont cessé de diminuer.

Si la fête est belle, au centre-ville de Beyrouth, et dans toutes les grandes villes du Liban, qui se sont soulevées, à Tripoli ou Nabatiyeh, l’avenir de la « révolution d’octobre » reste un grand point d’interrogation. « C’est un mouvement populaire qui est né spontanément, contrairement aux précédentes mobilisations organisées par la société civile, sans aucun leadership », affirme Jamil Mouawad. La mobilisation est de plus en plus noyautée par des militants des partis traditionnels. À la tombée de la nuit, des échauffourées ont éclaté au centre-ville. Une jeune femme s’est disputée avec un vieil homme qui lui a interdit d’inclure Hassan Nasrallah, le puissant chef du Hezbollah, dans la liste des corrompus. « Les partisans des partis traditionnels essaient de diviser la rue pour mettre le chaos, mais nous ne nous laisserons pas intimider », lance Racha, alors que la foule chante en chœur : « Un, un, un, le peuple libanais ne fait qu’un. » « La classe politique a perdu le monopole du discours politique, mais il lui reste toujours l’option de la violence », prévient Jamil Mouawad. En outre, aucune alternative claire au système actuel ne se présente. Hala, la jeune institutrice, se veut réaliste. « Beaucoup de Libanais soutiennent encore la classe politique actuelle, et il ne sera pas facile de s’en débarrasser. »

Thomas Abgrall

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