L’esprit universel s’enveloppe aujourd’hui d’un deuil de velours. Le grand penseur et sociologue français, Edgar Morin, vient de déposer le fardeau des jours, tirant sa révérence au seuil vénérable de son cent-quatrième automne. Par ce grand départ, l’humanité se voit orpheline d’une pensée insoumise, rétive aux dogmes sclérosés et aux géométries trop simples. Il fut ce philosophe visionnaire qui refusa d’enfermer le miroitement du monde dans l’étroitesse d’une formule unique, érigeant la « pensée complexe » en un phare magistral. Une œuvre cathédrale, conçue pour déchiffrer les hiéroglyphes de notre modernité et jeter des passerelles de lumière entre les archipels du savoir humain.
L’Archange de la Pensée Complexe : Témoin et Révolté
Morin n’appartenait pas à la lignée de ces clercs immobiles, confinés dans la blancheur stérile des tours d’ivoire. Sa sociologie vibrait au rythme des pulsations du monde, enracinée dans le terreau fertile des drames et des espérances des hommes. Il a traversé le siècle avec la ferveur intacte d’un veilleur, arborant ses convictions indomptables comme un bouclier d’or face aux fanatismes et aux enclos partisans. Des ombres héroïques de la Résistance française aux réquisitoires implacables contre les hydres totalitaires, il s’est fait le chantre infatigable d’une « politique de l’humanité ». Sa plume, où la profondeur du concept s’alliait à la grâce aérienne du verbe, possédait cette universalité rare qui abolit les frontières et suscite l’émotion sacrée du consensus.
Fragrances mémorielles : Ma rencontre avec le Maître à Casablanca
Il est des instants suspendus, gravés dans le marbre de l’âme, où le destin nous donne à frôler les géants. La mémoire marocaine, et plus intensément encore le cœur battant de Casablanca, garde l’empreinte indébile des heures lumineuses où l’élite de l’esprit s’est mobilisée autour de ce monument de l’humanisme. Au sein du Mouvement Damir, dont il rehaussa le prestige en acceptant d’en être un membre éminent du Comité d’Honneur, Morin ne fut pas une simple figure de proue ou une référence livresque, mais le souffle animateur et bienveillant d’un engagement fraternel.
Je garde au fond du cœur le souvenir vibrant de ma rencontre personnelle avec lui, lors de cette mémorable invitation de notre mouvement à Casablanca. Voir déambuler dans la capitale économique ce monument de l’esprit, ruisselant d’une sagesse d’autant plus éclatante qu’elle s’habillait de la plus pure humilité, fut une leçon de vie autant que de philosophie. Dans l’intimité de nos échanges, sa parole, douce et pénétrante, offrait son génie en partage pour sculpter l’éthique commune et dresser un rempart de mots contre le déclin des libertés et de la modernité.
« Connaître l’humain, ce n’est point l’isoler de son berceau cosmique, c’est l’y replacer tout entier pour en sonder le mystère. » — Edgar Morin
Sabah Abouessalam : L’Égérie des Deux Rives et l’Ancre de l’Esprit
Cette inclination passionnée de Morin pour l’Orient, cet amour charnel pour le Maroc, ne furent point les fruits du hasard ou d’une passade exotique. Ils furent patiemment nourris, irrigués et magnifiés par celle qui partagea sa couche et ses combats : la remarquable sociologue urbaine, Sabah Abouessalam.
Fille de Marrakech la Rouge — née un treize avril sous le ciel ardent de la cité ocre —, elle fut, par la grâce de son intelligence, l’allégorie vivante de ce pont culturel jeté entre l’Orient et l’Occident. Son sillage académique éblouit par sa rigueur : des pupitres de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne aux chaires de l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme (INAU) du Maroc, jusqu’aux laboratoires feutrés du CNRS, elle fut la muse intellectuelle et le port d’attache d’Edgar Morin. Elle incarna la complice absolue, l’alter ego qui vibrait à l’unisson de sa quête pour disséquer le corps social. Sa présence, à la fois discrète et souveraine, illumina chacune de ces grandes messes de l’esprit à Casablanca.
Un Sillage de Lumière sur l’Océan du Temps
Edgar Morin a franchi le fleuve de l’oubli dans sa chair, mais son verbe, lui, échappe à la morsure du temps. Il s’efface en nous confiant le plus précieux des viatiques : l’impérieux devoir de garder les esprits en éveil, les cœurs intrépides et les ponts entre les cultures éternellement suspendus sur l’abîme. Saluer sa mémoire aujourd’hui ne saurait se réduire à l’exercice convenu du deuil ou de la déploration ; c’est un serment sacré, la promesse de marcher dans la lumière de ses pas pour fustiger l’évidence, sublimer la condition humaine et veiller sur cette « Conscience » dont il fut le gardien du temple.
Par :
Abdelkarim Ghailane
Chroniqueur
