L’une des grandes figures emblématiques amazighes, Idir fera partie des invités du festival Timitar. Evidemment, le public marocain et étranger s’y connaît très bien en culture amazighe et s’impatiente d’assister au show de cet artiste porteur d’une certaine passion pour la liberté et la paix. Il le dit à travers ses refrains pleins d’amour et de tendresse mêlés à une musique alléchante et tellement magique. Alors, et pour les gens qui ne le connaissent pas encore, en voici une petite présentation.
Le garçon vit à Aït Lahcène, un village accroché à la montagne, avec paysans, saisons rudes et moutons laineux, niché au cœur de l’Algérie, à une trentaine de kilomètres de la capitale kabyle, Tizi-Ouzou. Né le 25 octobre 1955, l’enfant libre se baigne dans les ruisseaux, pose des pièges pour attraper les oiseaux. Le soir, respectueux et émerveillé, il écoute à la
les histoires racontées par la grand-mère.
Le gamin monte à Alger à l’âge de neuf ans et devient chanteur par hasard (à ce propos, il cite Albert Einstein : « Le hasard, c’est quand Dieu descend incognito sur terre »). Hamid est élevé à l’école des pères blancs. Au lycée, il rêve de devenir ingénieur en géologie « pour aller chercher du pétrole dans le Sahara ». Les Kabyles sont des paysans, dont la culture et la langue ont peu à voir avec l’arabe. Ils se trouvent dans la capitale, chantent des chansons « pour retrouver des signes identitaires ». Il y a une jovialité berbère évidente. Et une pudeur, une retenue semblable. Radio Alger est à deux pas du lycée. Dans la tête d’Hamid trottent des mélodies. « J’avais fait une petite berceuse pour une chanteuse qu’on m’avait présentée. Elle tombe malade, le producteur traverse la rue, affolé. Il me ramène, je la chante, et la salle me la réclame, je la chante six fois ». L’engouement est immédiat. Idir a une voix mais pas de visage. « J’entendais les gens parler de moi, jusqu’à ma mère, qui trouvait que ce copain de lycée était sympa ! Puis j’ai fait une télé, elle a découvert son fils ! Elle voulait un toubib, un ingénieur, pas un chanteur ».
Idir se confond avec le destin politique de l’Algérie et de la minorité kabyle. Au lendemain de l’indépendance, en 1962, le FLN étale ses premières contradictions. « Comment cet Etat, qui prônait la libération des peuples, pouvait-il nier ses diversités ? Au nom de la suprématie de la langue arabe et de « l’unité nationale », tout nous était refusé. Nous étions cantonnés dans les strictes limites du folklore local. En matière d’art, l’Etat avait des idées staliniennes : il fallait louer la révolution agraire, La nationalisation des pétroles. En musique, les canons du bon goût étaient ceux du Moyen-Orient, avec quarante violons et orchestre ». En 1974, Idir part au service militaire à Blida. Il enregistre son premier 45 Tours avec une face B – “A Vava Inouva”. Un succès planétaire.
Deux guitares, deux voix, fini les grands orchestres orientaux. La révolution de la chanson kabyle est en marche. Idir, Aït Menguellet, Ferhat, ou Lounès Matoub, (« le James Dean de la république des montagnes ») selon l’humoriste Fellag, qui sera assassiné en 1998, en seront les fers de lance. Ils sortent la langue et la culture berbère de l’enclave kabyle. Ils’exposent. Ils revendiquent le vaste ancrage du monde berbère, allant du Nord du Tchad jusqu’à la Méditerranée et des Iles Canaries à la presqu’île de Siwa en Egypte. Ils réclament une Algérie plurielle appartenant à ceux qui l’aiment et qui veulent la construire.
Idir vint à Paris. Pris en main en 1976 par un directeur artistique de chez Pathé, Claude Dejacques, Idir commence une nouvelle vie, fait l’expérience de la démocratie, des partis politiques. C’est de Paris, capitale de l’émigration kabyle, qu’il accompagnera les déchirements algériens, en particulier le « printemps berbère », soulèvement d’avril 1980. Chaque année la communauté berbère de France célèbrera l’anniversaire de l’embrasement de la Kabylie. Idir n’en manquera aucun. Sans intégrisme, sans régionalisme obtus. La place de sage qu’aucun de ses compatriotes ne songerait à lui contester, Idir l’a conquise car il n’a cessé d’appeler à la réconciliation nationale, à la lutte contre le fanatisme,celui du FIS, le parti des intégristes, par exemple, en organisant par exemple « L’Algérie, la vie », concert commun avec le chanteur de raï l’arabophone Khaled en juin 1995.
En 1999, Idir publie IDENTITÉS, et revendique trois langues pour l’Algérie. L’arabe, le berbère, « langue mère de l’Algérieparlée des Canaries au Moyen-Orient, avec des variantes » ; le français, encombrant héritage dont « il convient de sortir Salan, Jouhaud, le colonialisme, mais pas d’éliminer Diderot, Voltaire ou Alain Bashung ». L’album fait la part belle aux défenseurs de la dissidence et des minorités : Manu Chao, le Breton Dan Ar Braz (en 1993, Idir avait déjà enregistré ISALTIYEN avec Alan Stivell), l’Irlandaise Karen Matheson, Zebda, l’ONB, et Maxime Le Forestier, qui chante en kabyle, tandis qu’Idir lui répond en français, pour une version revisitée de « San Francisco ». Et l’histoire se répète : en 2001, la Kabylie se soulève, un “déluge” s’abat sur l’Algérie et Tizi-Ouzou. Jean-Jacques Goldman offre au Kabyle blessé des misères de son peuple une chanson, « Pourquoi cette pluie ? », l’eau du ciel et les larmes du peuple dissident mêlées.
Idir est-il toujours lui-même ? Oui. Serein. Publiant en 2002, DEUX RIVES, UN RÊVE, un mélange très singulier propre à Idir : des balades que la communauté berbère connaît pour toujours par cœur, mêlées à des chansons désormais inscrites au patrimoine musical de l’humanité, telle« A Vava Inouva », et des expériences en marche. La morale de l’histoire ? Idir, l’enfant des montagnes, part en tournée sur la pointe des pieds. Il fredonne, et les enfants, les grands-mères avec lui. Il n’a pas besoin de chanter fort. On l’entend toujours. Et voici le miracle : Idir donne des concerts, en amour avec son public, communautaire ou non.
