Alliées nécessaires dans une démocratie, la presse et la justice risquent de devenir rivales quand le sensationnel prime sur la véracité. Entre droit à l’information et présomption d’innocence, il est urgent de préserver les frontières pour éviter que la justice ne se rende dans les médias plutôt que dans les tribunaux.
Le débat que soulève la relation entre presse et justice n’est pas nouveau et ne connaîtra jamais de fin. D’un côté, il y a le droit à l’information et la nécessité d’éclairer l’opinion publique sur les circonstances et l’évolution des affaires portées devant les tribunaux. De l’autre, il y a le secret de l’instruction et le principe de présomption d’innocence, ainsi que d’autres impératifs légaux que la justice veille à faire respecter dans l’intérêt de toutes les parties, qu’elles soient victimes ou accusées, plaignantes ou mises en cause.
La presse se considère comme un quatrième pouvoir, mandatée par la société pour informer l’opinion publique et, ce faisant, elle exerce de facto un contrôle sur la justice. Le pouvoir judiciaire, de son côté, assume le rôle que lui confère la Constitution : protéger les institutions et la société par l’application de la loi.
Ces rôles ne sont pas contradictoires, malgré leurs différences apparentes, s’ils sont exercésdans le respect des règles déontologiques propres à chaque profession. Cependant, la réalité du terrain appelle à la réflexion, particulièrement s’agissant de la presse qui se mue parfois en tribunal parallèle. En se saisissant de certains dossiers judiciaires, elle en vient à rendre son verdict avant même que la justice ne statue, dans une tentative inacceptable d’influence sur le cours de la justice. Certains journalistes qui couvrent les affaires judiciaires s’imaginent pouvoir accéder à la vérité avant les magistrats.
Par essence, la presse recherche le sensationnel tandis que la justice s’astreint au devoir de réserve. La presse privilégie le bruit médiatique, les titres accrocheurs et l’actualité immédiate, alors que les magistrats aspirent à statuer dans la sérénité. La presse exige la rapidité quand les juges privilégient la réflexion posée, car ils doivent étudier des dossiers comportant parfois des centaines de pièces, entendre des témoignages, confronter événements et faits, rechercher les preuves irréfutables. C’est là qu’apparaît la différence fondamentale entre ces deux professions. La prise de conscience par la presse de ces contraintes inhérentes à la mission judiciaire la rendrait plus mature et professionnelle dans le traitement des affaires de justice.
Cette relation presse-justice a évolué dans de nombreux pays, où les tribunaux communiquent désormais de façon organisée et transparente sur les dossiers médiatisés dont ils sont saisis, conscients que cela sert à la fois la justice et la société, l’opinion publique ayant légitimement le droit de suivre l’évolution des affaires portées devant les juridictions. Certains journalistes se sont spécialisés dans le judiciaire, domaine qui exige une certaine maîtrise du droit, des procédures en vigueur et de la terminologie juridique. Cette spécialisation requiert avant tout objectivité et intégrité.
Le journaliste qui couvre une affaire judiciaire ne saurait manifester de parti pris pour l’une ou l’autre des parties, au risque d’exercer une pression inadmissible sur la justice. Il se doit de présenter l’ensemble des éléments concernant les deux parties au litige, dans un souci de neutralité méthodologique, sans chercher à influencer le public, demeurant ainsi fidèle aux valeurs de sa profession. Ce sont ces mêmes valeurs que devraient respecter les défenseurs des droits humains qui suivent les procès.
Or, j’ai pu constater une dérive par rapport à ces principes lors de certains procès, notamment celui des accusés des événements de « Gdeim Izik ». Défenseurs des droits humains marocains et étrangers, comme journalistes étrangers, avaient pris position a priori et soutenu sans réserve les prévenus. Jamais ils n’ont cherché à entendre l’autre version des faits, adoptant une posture politique plutôt que de défense des droits humains. Les familles des soldats victimes – mères, orphelins et veuves – dont les fils, pères et époux avaient été tués de façon lâche et inhumaine, assistaient pourtant aux audiences, mais les tenants de la rhétorique des droits de l’homme ne leur ont prêté aucune attention.
Cette partialité s’est reproduite lors du procès des journalistes condamnés pour traite d’êtres humains et viol. Un groupe de défenseurs des droits humains et de journalistes, marocains et étrangers, avait adopté une posture politique, tenant pour sacrées les déclarations des accusés, sans jamais se donner la peine d’examiner la version de la partie civile dans le cadre d’une véritable démarche d’investigation. Seule la Fédération internationale des journalistes, dont le secrétaire général a pris contact directement avec toutes les parties pour éviter l’écueil du parti pris, a fait exception.
Cette tension entre presse et justice traverse toutes les démocraties. Sa gestion varie selon le degré de maturité des deux institutions concernées : le pouvoir judiciaire et la presse. Il n’existe pas de solution idéale, car chaque pays a son propre contexte, qu’il s’agisse de son système politique et judiciaire ou de son paysage médiatique.
Cependant, les dérives observées (tribunaux médiatiques, militants partialisés, verdicts de rue) rappellent une vérité immuable : la justice ne se rend pas sur les plateaux télé, ni dans les hashtags, ni dans les manifestes. Comme l’a martelé Éric Dupond-Moretti le 7 juillet 2020,en prenant ses fonctions de garde des Sceauxen France, un pays qui a accompli des progrès considérables en matière de démocratie et de professionnalisme journalistique : « La justice ne se rend pas dans la rue, ni sur les réseaux sociaux, ni dans les médias. Et l’honneur de l’homme, pas plus aujourd’hui qu hier, ne mérite pas d’être jeté aux chiens ». Ultime rempart contre la vindicte, ce principe vaut pour Rabat comme pour Paris.
