Dans la rue, en classe ou au boulot, les porteurs de lunettes de correction, qui faisaient exception il y a 20 ans, sont désormais en passe de devenir la norme. De l’avis même des opticiens, le secteur des lunettes de correction et de soleil est en pleine expansion, ce qui suscite de nombreuses questions sur la nature de ce phénomène, à savoir s’il s’agit d’une véritable épidémie mondiale de troubles de vue ou d’une stratégie marketing bien huilée.
« J’ai commencé à porter des lunettes il y a quatre ans, quand j’étais étudiant », confie à la MAP B. Badr, journaliste, indiquant que l’ophtalmologue lui avait expliqué qu’il souffrait de strabisme à cause « d’une exposition prolongée aux écrans ».
L’exposition quotidienne et quasi-permanente aux écrans d’ordinateur, de télévision et de smartphones est la cause principale de cette véritable épidémie, comme l’atteste l’étude « Global Prevalence of Myopia and High Myopia and Temporal Trends from 2000 through 2050 » publiée par des scientifiques australiens et singapouriens dans la revue scientifique spécialisée américaine, « Ophtalmology ».
Selon cette étude, près d’un milliard de personnes pourraient devenir aveugles à l’horizon 2050 tandis que la myopie deviendrait la première cause de cécité au monde. Des chiffres pour le moins alarmants.
Ce constat est partagé par Mme Mouna Cherkaoui, opticienne à Rabat, qui explique que, contrairement à ses débuts dans ce métier il y a un vingt ans, « les parents préfèrent garder leurs enfants à vue d’œil, chez eux à l’abri des dangers du monde extérieur, en les asseyant devant un écran de télévision ou une tablette ».
Ce changement de comportement dès l’enfance fait que « nos yeux sont moins exposés à la lumière naturelle et aux grands espaces », faisant de cette « génération la plus myope de l’histoire », affirme-t-elle sans détour, avant de se demander ce qu’il en sera de la santé des yeux de nos propres enfants.
Si la myopie, la presbytie (difficulté de voir de près, qui s’accentue après l’âge de 40 ans) ou les différents types de strabismes sont autant de symptômes illustrant les dérives du mode de vie moderne, il n’en demeure pas moins que le marché des lunettes est au cœur d’une bataille commerciale acharnée entre les grandes marques.
« Les critères qui déterminent le choix de mes lunettes sont d’abord la solidité de la monture, le confort et la marque », indique M. Badr.
La demande dépend des consommateurs, mais on constate clairement que si les gens préféraient porter des lunettes discrètes il y a une dizaine d’années, ce n’est plus le cas aujourd’hui avec de plus en plus de clients qui choisissent des montures de grandes tailles, souvent écaillées ou rondes, témoignent à la MAP Meryem et Zineb, deux employées d’une boutique de lunettes huppée du centre ville de Rabat.
« Les designs rétro font fureur en ce moment », relèvent-elles, faisant savoir que les gens ne rechignent plus à afficher ostensiblement leur handicap visuel, notant que « les lunettes sont devenues un accessoire de mode au même titre qu’une montre ou un sac ».
Il y a une vingtaine d’années encore, les lunettes étaient associées aux esprits érudits qui passaient des heures cloitrées dans leur chambre, épluchant leurs manuscrits. Aujourd’hui, ce stéréotype est révolu, car si beaucoup portent des lunettes, peu oseraient pointer du doigt la lecture fiévreuse comme la cause première de leur myopie. Une solution, dont la simplicité n’a d’égal que la difficulté pratique, reste envisageable pour les jeunes parents souhaitant faire l’impasse sur le passage quasi-obligé chez l’ophtalmologue pour traiter les problèmes de vue de leur progéniture. Il leur suffirait, en effet, d’éteindre leurs écrans.
Farouq El Alam
