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Venise serait-elle victime de son succès touristique ?

Ville d’art par excellence capable de charmer ses visiteurs à tout moment de l’année, Venise, classée en 1987 patrimoine mondial de l’UNESCO, attire chaque année des millions de touristes, nationaux et étrangers.

Un engouement qui se renforce à l’occasion notamment d’événements culturels majeurs, dont la biennale d’art, la biennale d’architecture, la Mostra (festival du cinéma) et surtout le carnaval, une fête populaire très suggestive considérée unique au monde.

La présence permanente tout au long de l’année d’un nombre aussi impressionnant de touristes dans la cité des Doges est cependant perçue comme une réussite à double tranchant, car si le tourisme est nécessaire à l’économie de la ville, il représente en même temps l’un des risques qui la guette et constituerait, selon des observateurs, « une des sources de sa dégradation ».

Face à cette omniprésence, les vénitiens se sentent littéralement assaillis. C’est le cas en ces jours du carnaval, une occasion pour observer de près un phénomène, le tourisme de masse, qui suscite désormais d’intenses débats et une inquiétude croissante dans la péninsule.

A titre d’exemple, les médias locaux rapportent qu’ils n’étaient pas moins de 70.000 personnes à assister dimanche sur la célèbre place Saint-Marc au traditionnel « vol de l’Ange » qui marque le début des festivités du Carnaval, programmées jusqu’au 28 courant.

« Venise ne peut plus supporter au-delà d’un certain nombre de visiteurs par jour. Dès lors les flux touristiques doivent être réglementés dans les deux points d’accès à la ville, en l’occurrence l’esplanade de Rome et la gare ferroviaire », a écrit récemment le gouverneur de la région de Vénétie, Luca Zaia, membre de la Ligue du Nord. Son point de vue est partagé par nombre de vénitiens favorables à l’instauration d’un système de réservation ou de quotas pour les visiteurs.

Pour le président de l’Association vénitienne des hôteliers (AVA), Claudio Scarpa, Venise doit désormais organiser les flux touristiques pour éviter de sombrer davantage dans la dégradation. « Celui qui vit, travaille, étudie et dort à Venise aura le droit d’accès à l’esplanade de Rome, alors que les touristes +pendulaires+ effectuant aller et retour le même jour entre Venise et des villes voisines doivent être empêchés d’accéder à la ville au niveau de la zone de contact entre la lagune et la terre ferme de Venise », a-t-il suggéré.

D’aucuns estiment, en outre, que ces millions de touristes représentent une charge matérielle et logistique que la « Sérénissime » a de plus en plus de mal à assumer. Ils évoquant également la menace permanente que fait peser sur une ville construite sur pilotis, le passage de navires de croisière géants.

Pour eux, le tourisme de masse rend encore plus flagrante la fragilité endémique de cette cité, vieille de dix siècles, alors que la municipalité considère que le tourisme dit pendulaire est devenu le fléau le plus dangereux pour la pérennité de Venise, victime de son formidable pouvoir d’attraction.

En revanche, d’autres ne partagent pas cet avis puisqu’ils plaident pour « une ville universelle ouverte à tous » et pour des solutions adéquates pour sauver la cité de la dégradation. Ils estiment que la cité demeure à la fois une destination populaire pour le tourisme de masse qui fréquente les plages du Lido, les ruelles et les grandes places, mais aussi un tourisme plus élitiste qui se loge dans les plus grands palaces construits sur les sites les plus prestigieux.

Bien que l’impact négatif du tourisme de masse figure au centre des débats, il n’en demeure pas moins que deux autres phénomènes menaçant cette ville sont souvent évoqués aussi bien par les responsables locaux que par les experts. Le premier concerne la population de la ville, alors que le second est relatif à la montée des eaux.

En effet, la ville se dépeuple inexorablement. En 2015, ils étaient à peine plus de 55.000 résidents dans le centre historique, contre 150.000 en 1970. Les populations vivant et travaillant sur la presqu’île aux gondoles ont migré vers la terre ferme, Mestre et Padoue, d’où l’appauvrissement financier de la municipalité, en charge à hauteur de 40 pc de la restauration des monuments, palais, édifices et simples maisons, touchées chaque hiver par l’acqua alta, l’inexorable montée des eaux.

Dès lors, la municipalité est en quête de fonds partout et en permanence. La ville avait même en projet une taxe à régler pour tous les visiteurs pénétrant dans la cité, un vœu pieu. L’autre idée reste de faire payer les dizaines de millions de croisiéristes embarqués sur des monstres marins de 140.000 tonnes, présentant une menace quotidienne, impressionnante. Chaque année, environ 900 navires croisent sur la lagune devant la place Saint-Marc, le Palais des Doges, le Danieli, le quai des Esclavons, la Pieta, les Giardini (jardins publics) avant de gagner la haute mer.

L’autre phénomène, qui n’est pas de moindre importance, demeure le « acque alte » (montée des eaux), un phénomène qui se répète avec plus de fréquence et d’intensité sous l’effet de plusieurs facteurs. Tout d’abord, il tient à l’héritage même de Venise : l’affaissement du sol. Le sous-sol de Venise est instable et le pompage excessif des nappes phréatiques accélère encore le phénomène qualifié de subsidence.

Mais, les phénomènes conjoncturels contribuent sans doute encore davantage à l’accélération des acque alte. Les échanges d’eau ont été largement perturbés par le creusement de chenaux artificiels qui doivent permettre d’accueillir des navires toujours plus imposants à l’image du canal de la Giudecca. La profondeur entraîne une variation plus forte des vagues qui viennent éroder les soubassements de la ville et ses façades par le phénomène du « moto ondoso ».

Pour résoudre le problème, la ville a engagé un chantier titanesque baptisé MOSE (pour Moïse en italien), pour une facture finale estimée à 5,5 milliards d’euros. Le projet, très controversé, consiste à ériger un système de 79 énormes digues mobiles avec commande à distance, pour tenter de contrôler les masses d’eau qui empruntent les trois entrées maritimes de la lagune vénitienne.

Le dispositif MOSE a été conçu pour mettre Venise à l’abri de la noyade pour les cent prochaines années. Ce jeu de barrières pourra être actionné en 30 minutes, un laps de temps suffisamment court pour empêcher une inondation, assurent ses concepteurs.

Cependant, il est fort de constater que si ce projet devrait permettre, au moins temporairement, de mettre la ville à l’abri des inondations, la question de l’arrivée massive des touristes (80.000 par jour) reste toujours d’actualité au moment où le nombre des habitants est en baisse continuelle.

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