Peut-on affirmer aujourd’hui que l’autorégulation de la profession journalistique au Maroc traverse une véritable impasse ? De nombreux indices l’annoncent, car la philosophie des instances de déontologie journalistique repose sur l’adhésion collective, volontaire et intime des professionnels, journalistes et éditeurs, à un projet de moralisation. Cette adhésion n’est pas une simple formalité. Elle constitue une conviction profonde, partagée, visant à prémunir la profession contre les dérives et à garantir au public que le métier est capable d’assainir ses rangs et de rectifier ses erreurs de façon autonome.
Le principe fondamental qui sous-tend cette philosophie est que la légitimité même de l’existence du journalisme réside dans son engagement éthique. Autrement dit, sans respect des règles déontologiques et de l’éthique professionnelle, la presse n’est plus que « سقط المتاع » – une expression arabe classique qui désigne littéralement « ce qui est tombé des biens », autrement dit ce qui n’a plus de valeur, les rebuts ou les déchets. Appliquée au journalisme, cette expression symbolise la publication de futilités et de rumeurs. Transposée au comportement humain, elle évoque la déchéance des valeurs et l’absence de conscience morale.
C’est dans cet esprit que le poète qatari Ibn al-Fouja’a, adversaire des Omeyyades et d’al-Hajjaj ibn Yusuf, affirme qu’il
«n’y a aucun bien pour l’homme dans une vie, s’il est considéré comme faisant partie des rebuts sans valeur. »
Ce vers met en lumière que la principale valeur, c est la noblesse.
Ainsi, le succès de l’autorégulation journalistique ne saurait être imposé de l’extérieur du champ professionnel, ni dicté par une instance externe. L’expérience marocaine le confirme : dès le début des années 1990, le Syndicat national de la presse marocaine a créé le Comité des sages de la déontologie professionnelle, puis, au début du XXIᵉ siècle, l’Instance indépendante pour le respect de l’éthique journalistique et la liberté d’expression, avant de poursuivre ses efforts pour établir le Conseil national de la presse. Cette démarche procède de convictions de principe et d’un engagement sincère à incarner l’exemplarité en matière de comportement et d’éthique.
Une chose est sûre, l’impasse actuelle n’est pas inédite : d’autres pays ont vu leurs instances d’autorégulation de la presse s’effondrer, faute d’adhésion de certains acteurs aux exigences éthiques de la profession. Comme le souligne Jamal Eddine al-Naji dans « Précis de déontologie professionnelle », toute charte éthique n’a de poids que si elle est respectée par les professionnels eux-mêmes. Contrairement aux médecins, qui peuvent être radiés de l’Ordre, les journalistes échappent généralement à de telles sanctions. En 1995, la Commission consultative des droits de l’homme en France avait recommandé que le respect de l’éthique conditionne l’obtention de la carte de presse, et que sa violation entraîne par conséquent son retrait.
L’exemple britannique est encore plus éloquent. Le Conseil des plaintes de la presse a été dissous après de graves scandales éthiques, conduisant à la création d’une commission d’enquête présidée par le juge Brian Leveson. Cette commission a auditionné les plus hauts responsables politiques et publié un rapport sur « la culture, les pratiques et l’éthique du journalisme », affirmant que la presse doit rendre des comptes au public et respecter les droits d’autrui, sous peine de nuire à la société sans jamais être inquiétée.
La commission a recommandé un mécanisme d’arbitrage accessible et peu coûteux pour traiter les plaintes contre les journaux, ainsi que la possibilité pour la nouvelle instance d’éthique journalistique d’infliger des amendes pouvant atteindre un million de livres sterling en cas de violation de la déontologie professionnelle.
Le Parlement britannique a poursuivi ce débat en créant un « système de reconnaissance », conçu pour inaugurer une ère nouvelle d’autorégulation crédible. Le dernier rapport de la Commission de reconnaissance de la presse, publié en février dernier, est alarmant : « Les citoyens ordinaires demeurent vulnérables, livrés aux pratiques commerciales indisciplinées de certains journaux qui dissimulent leurs intérêts financiers derrière l’étendard de la “liberté d’expression”. » Et de rappeler : « Ceux qui brandissent constamment le slogan de la “liberté d’expression” oublient trop souvent qu’elle constitue non seulement un droit, mais aussi une responsabilité. »
La province du Québec a connu une crise similaire. Raymond Corriveau, président du conseil de presse, avait organisé une tournée d’écoute des attentes du public et publié « Misère de l’autorégulation », plaidant pour une refonte du mode de désignation des membres et dénonçant la lourdeur des procédures d’examen des plaintes. La publication de ce livre a suscité une telle résistance des médias qu’elle a conduit à sa démission.
L’ensemble de ces expériences converge vers une conclusion : le système disciplinaire à l’égard des contrevenants à l’éthique journalistique doit être rigoureux et contraignant pour protéger la profession et la société. Car la légitimité du journalisme réside précisément dans son éthique. On peut également affirmer que la légitimité des instances professionnelles du journalisme dépend de leur engagement spontané dans un processus de moralisation, d’abord entre leurs membres, puis avec l’ensemble des acteurs du champ médiatique.
Par Younes Mjahed, président du Conseil national de la presse
